Emballement de la mémoire

Salon de Montrouge

Sépànd Danesh peint. Son atelier est à Vincennes, au cinquième étage d’une friche industrielle qui doit dater des années cinquante, béton et courants d’air. Il peint beaucoup, tout ce qui se présente à lui, la peinture comme exercice de préhension du monde de telle sorte qu’en entrant dans son atelier, je n’ose pas m’asseoir de peur que cette chaise ne soit l’objet d’un travail en cours, comme le chauffage à mazout, les tasses de thé, le bonzaï en train de crever, et la fille qui apparaît, écartant la couverture qui sert de porte à un antre qui doit être leur chambre. Elle aussi, il la peint. Elle est anglaise. Elle retourne dans la chambre. Ce n’est pas vraiment elle sur les tableaux. Elle quand même. Je ne pose pas de questions. Je me fais une douce idée de la bohème contemporaine. Voyons ces toiles. Montons le chauffage. Je remarque l’expressivité des objets peints, notamment cette série de cartons. La façon de plier les cartons pour les fermer, le peintre a saisi ça, l’entrecroisement des quatre volets de la partie supérieure, et leur entrebâillement qui signale la précarité de cette fermeture ; on pourrait presque deviner ce qu’il y a dedans, au moins leur taux de remplissage. De la mémoire, dit-il. Les cartons transportent de la mémoire. N’y a-t-il que des exilés pour émettre de tels concepts ? Tout fait œuvre dans l’atelier d’un peintre. Son égarement. Les heures lourdes, quand il ne sait pas ce qu’il peint. Plus exactement, quand il ne pense pas à ce qu’il y a derrière ce qu’il peint. La voix du désir couvre tout, et le sens enfoui des souvenirs. Peindre, écrire, il est temps de dire que l’artiste est iranien, car l’écriture de sa langue est dans les cartons, parmi les choses emportées, perdues dans les douanes, les consignes, les refuges. Peindre des cartons n’est donc pas une coquetterie, même s’il y a dans la texture, la simplicité, quelque chose de ce réalisme américain que les Français ont si savamment ignoré. Mais cette série de cartons, ces toiles posées ici et là, tournées contre le mur, empilées, entre en résonance avec d’autres objets, présents dans l’atelier du peintre, et qui n’ont pas accompagné sa fuite, son errance. Des objets français. Il a fallu à un certain moment ouvrir les cartons, en sortir la mémoire persane, jouet après jouet, car il était enfant, et tout ce déballage confronté à l’alphabet latin a donné lieu à une épreuve de reconnaissance, expérience unique dont la géographie de l’atelier témoigne encore aujourd’hui, et dont le Quarto de la Recherche du temps perdu est la pièce totémique. Le travail qui consiste à se glisser clandestinement entre les lignes fameuses, relève autant de l’acquisition, de la souscription, que de l’immixtion le roman national. En brodant à l’intérieur de sa langue d’accueil ce fil d’écriture aux déliés vétérotestamentaires, Sépànd Danesh livre un secret. Il ne vaut d’être exposé que dans la mesure où ça reste de la peinture.

Texte de Christophe Donner