Faits alternatifs

FRAC Poitou-Charentes

9 juin - 3 septembre 2017

Faits alternatifs

L’exposition Faits alternatifs peut être envisagée comme une suite de Cardo & Decumanus (FRAC Poitou-Charentes, été 2015). À la veille de la naissance du nouveau territoire administratif et politique régional, parce que cet espace a de tout temps fait fonction d’accès réciproque aux lointains intercontinentaux, cette exposition articulait des œuvres explorant l’asymétrie des relations entre l’ici et l’ailleurs, témoignant de situations violentes et inéquitables ou apparaissant comme des vecteurs de conscience et d’empathie pour une humanité plus harmonieuse et fraternelle.

Alternative facts : subtilisons l’expression de la communicante de la Maison Blanche au lendemain de l’investiture Trump. Les œuvres constitutives de Faits alternatifs incisent de subjectivités le corps supposément objectif de l’Histoire relationnelle des peuples. L’Histoire s’écrit, s’enseigne et s’apprend. L’Histoire est, aussi, une construction largement à la solde des puissants du moment.

Les œuvres d’art peuvent, face à l’Histoire comme elles le peuvent face à toute prétendue réalité constitutive de nos systèmes générateurs de hautaine insouciance, faire vaciller nos schémas de certitudes, éclairer nos sombres ignorances, stimuler des pensées contradictoires et décentrées, nous mettre à l’ouvrage, dégager des perspectives émancipées.

Fayçal Baghriche questionne la cohabitation inter-religieuse sur fond post-colonial en s’intéressant à la mutilation d’un monument catholique à Alger. Katia Kameli montre la prégnance de l’imagerie coloniale dans la culture historienne des Algérois. Maryam Jafri révèle les hiatus entre images et légendes de documents semblables relatifs aux indépendances africaines appartenant à un fonds public ou à une agence privé. Sylvie Blocher aménage une équité ethnique dans la narration du siège de Fort Alamo en 1836. Anthony Freestone établit une conjugaison atemporelle de la mythologie et de l’Histoire comme grille de lecture psychologique des relations internationales. Par un portail ambigu, Éric Tabuchi évoque le galvaudage des utopies. Lahouari Mohammed Bakir formalise les espoirs migratoires mis à mal. Sépànd Danesh fait du traumatisme de son déracinement le ressort de sa démarche picturale. Kapwani Kiwanga remet au temps long de la subduction des plaques continentales le rapprochement de l’Europe et de l’Afrique que le projet d’Afrotunnel n’aura pas accéléré. Meiro Koizumi nous immerge dans les profondeurs du témoignage d’un survivant des bombardements américains du Japon en 1944-45. Taysir Batniji scande par ses photographies clandestines le sort fait aux gens en transit par Rafah entre Gaza et l’Egypte. Sammy Baloji rappelle que l’exploitation coloniale des ressources premières africaines et des ressources humaines africaines vont de paire. Natacha Lesueur dévoile l’artificialité de la belle Carmen Miranda, créature hollywoodienne de l’impérialisme culturel des Etats-Unis d’Amérique. À travers un quotidien du soir et un du matin Laurent Chambert opère une saisissante traduction de la secousse civilisationnelle du 11 septembre 2001. Gianni Motti offre un monument glaçant aux victimes de la baie de Guantanamo dénonçant ce faisant l’illégalité d’une initiative nationale sécuritaire unilatérale.

Ainsi, chacune à sa manière et à son endroit, ces œuvres d’art, qu’avec le philosophe Alain Badiou nous devons voir comme des « vérités irréductibles », apportent nuance et contraste à l’Histoire dominante et établissent de véritables « faits alternatifs » aux romans civilisationnels, aux mensonges officiels et à la communication performative.

Alexandre Bohn