Nostalgie du futur

Huile, acrylique et spray sur toile, 100 x 155 cm, 2015

Extrait de Au coin de l’univers par Bernard Comment. [1]

L’œuvre est essentiellement une citation et recomposition à partir d’un fameux tableau de Giorgio De Chirico au titre voisin, Nostalgie de l’infini. Mais tout y est subtilement transformé ou déformé.
D’un point de vue général, on passe de la contreplongée à la plongée : ce qui se perd en inquiétude se gagne alors en étrangeté. La tour du tableau original (inspirée d’une fameuse architecture turinoise de la deuxième moitié du XIXe siècle) est bien là, mais en modèle réduit posé sur une étagère ; elle a perdu ses portes et fenêtres ou lucarnes, pour n’être que la plus simple expression d’elle-même. Le fond verdâtre de De Chirico, improbable ciel d’improbable fin de journée aux ombres basses, s’est autonomisé en petit tableau abstrait sans cadre. L’étagère d’une modernité de grande enseigne (orange fluo, la fausse joie des chambres de jeunes) porte encore un petit tableau encadré, qu’on dirait être un dessin d’enfant, avec un personnage naïvement allongé, le bras droit tendu, personnage qui à lui seul condense à la fois la verticalité des figures du tableau cité et l’horizontalité de leur ombre portée. Et puis, une petite boîte, vide, qui pourrait avoir contenu (ou pourrait un jour contenir) des allumettes, mais qui en l’état, dans son eccéité visible, désigne le vide, la vacuité, l’absence. L’ombre constitutive de l’atmosphère créée par De Chirico a ici disparu, elle n’est qu’une nuance gazeuse et incertaine sous l’étagère, teintant le motif du papier peint en losanges de gris variés.
Pour ce tableau, Sépànd Danesh utilise donc le titre en forme d’oxymore de Nostalgie du futur. Sans le savoir peut-être, il cite ainsi toute une tradition de la mélancolie, celle de la saudade portugaise, où la nostalgie concerne non seulement ce qui a été, mais aussi bien ce qui aurait pu être dans ce même passé, ou ce qui pourrait advenir dans l’avenir. À la mélancolie de De Chirico, il donne une extension puissante et vertigineuse, convoquant le jeu abyssal avec le temps que pratique Fernando Pessoa, le premier à employer cette expression de « Nostalgie du futur ».
Car l’idée d’un temps linéaire est une blague, on sait bien que cette ligne est multiple, contradictoire, éclatée, superposée, divergente ou convergente, et le peintre ici nous le suggère par un clin d’œil, en inversant le sens du vent : chez De Chirico, ce vent (celui de l’Histoire ?) souffle de droite à gauche, épousant la direction de la lumière ensoleillée, tandis qu’ici, aucune source lumineuse, mais un vent qui souffle de gauche à droite.
Par ce jeu de déplacements et d’inversions, Sépànd Danesh convoque une histoire de son art, mais il se l’approprie, et la réorganise comme un lego ou comme un puzzle qui aurait perdu l’idée même de son achèvement (en cela, il est proche de la poétique définie et pratiquée par Antonio Tabucchi avec son « Jeu de l’envers », et l’on rappellera au passage que l’écrivain italien, que Sépànd Danesh a connu personnellement, a écrit un petit livre intitulé Nostalgie du possible…)