ombre de memoire

Sépànd Danesh travaille À la Recherche du temps perdu de manière bien plus intime. Le texte est pour lui une sorte de point de repère ou de structure invisible, « une sorte de batterie qui rythme [sa] pratique comme le ferait une marche militaire, avec constance, pendant des kilomètres ». Il est né à Téhéran en 1984, et diplômé de l’Ecole des beaux-arts en 2010. Depuis quatre ans, lorsqu’il en éprouve le besoin ou l’envie, il recopie un passage de la Recherche, ligne à ligne, dans un vieil exemplaire usé. Il en est aujourd’hui à la fin du premier tome, « Noms de pays, le nom ».
Et puis, parallèlement à cette réécriture linéaire, il va parfois directement à un passage, plus loin dans le roman, parce qu’il fait écho à un pan de son existence. Son projet a des sources lointaines puisées dans sa culture iranienne : « En Iran, on parle persan. Mais il y a eu une arabisation importante depuis plus de 1000 ans, qui a pris beaucoup d’ampleur avec la révolution islamiste de 1979. Nous, Persans, ne comprenons pas l’arabe – nous avons du inventer quatre lettres de plus dans l’alphabet persan. Dans mon enfance à Téhéran, il existait des Corans en arabe avec, sous chaque ligne, tout le texte en persan. La calligraphie arabe est d’allure très rigide, tandis que les lettres persanes sont très souples et ressemblent à une écriture manuscrite. » Il faut ajouter à ce récit le fait qu’en arrivant en France à l’âge de douze ans, Sépànd Danesh a dû recopier des livres entiers pour apprendre le Français ; il le faisait alors sur un cahier à part puis il s’est consacré à la Recherche. Le travail qu’il mène aujourd’hui est une ode à la mémoire et à l’Histoire de son pays natal, une sorte de résistance intime. C’est aussi une manière de peindre sur son propre modèle, un peu comme les scènes de Picasso dans sa série des 347 gravures.

Ce projet au long cours s’intitule Shadows of Memory. Le texte est rendu à peu près illisible, à moins que l’on se concentre particulièrement pour discerner les caractères d’imprimerie enfouis sous les mots manuscrits, ou pour déchiffrer son écriture qui varie avec le temps comme les mouvements des vagues. Peut-être est-ce une manière pour lui de signifier que devant une œuvre, il faut s’attarder, regarder et réfléchir. Cette pratique est une forme de méditation. Son exemplaire de la Recherche traîne toujours dans sa vie quotidienne. Lorsqu’il montre ce livre dans une exposition, Sépànd Danesh choisit en général une page porteuse d’un message lié à la manifestation. Peut-être finira-t-il un jour cette réécriture, et peut-être son travail aura-t-il pour conclusion, comme il le dit lui-même, « le moment du Temps retrouvé où le narrateur croit être dans une fête déguisée puis il se rend compte que ce n’est pas le cas, que c’est seulement que tout le monde a vieilli ».

Il y a dans cette démarche quelque chose de la conspiration : « Imaginez la préparation d’une révolution ; on pense à des caves remplies de gens qui font des choses un peu absurdes comme fabriquer des banderoles. Cela m’intéresse beaucoup. » Pour Sépànd Danesh, recopier Proust c’est un peu cela : une action que l’on ne voit pas et qui construit tout son travail. Son œuvre revêt aujourd’hui des formes très diverses : des pages entières couvertes de glyphes qui sont une sorte de langue mystérieuse (Encyclopédie de l’imagination), des diagrammes qui mesurent ses propres activités dans la vie (A Possible Life), et surtout un travail de peintre (Indices). Mais c’est toujours la question de la mémoire qui le préoccupe. La réécriture de la Recherche articule toutes ses pratiques qui semblent elles-mêmes être la préparation d’un grand projet à venir, un grand travail préparatoire qui prend la forme même que À la Recherche du temps perdu.

Anaël Pigeat
art press #404